Doc Tierra de nadie sur la disparition forcée au Chili
Divers

Jeudi 8 octobre 2009 à 19H30

au forum de Meyrin de Genève sera présenté le film docmentaire Tierra de nadie de Pascal Baumgartner

Soirée pour fêter les 9 ans du Jardin des Disparus dans le cadre de la campagne pour que la Suisse ratifie le traité international contre la disparition forcée des personnes

Entrée gratuite

Doc Tierra de nadie sur la disparition forcée au Chili

Au Chili, le silence glacial des disparus

La camera du réalisateur genevois Pascal Baumgartner a suivi Jenny Bettancourt, Chilienne réfugiée en Suisse, sur les traces de son frère disparu durant la dictature du général Pinochet.

Carole Vann/InfoSud - « Une disparition, ce n’est ni la séquestration ni la torture ni l’exécution ni l’homicide. C’est l’organisation du non savoir. On supprime la personne physiquement et juridiquement. Cela s’inscrit dans une stratégie de terreur destinée à asservir un peuple en produisant la non existence et le temps suspendu. On ne sait si la personne a été enlevée ou pas, si elle est vivante ou morte. Le deuil est impossible. » C’est en ces termes que Louis Joinet, juriste français, expert des Nations Unies et l’une des principales chevilles ouvrières de la Convention de l’ONU contre les disparitions forcées, décrit la souffrance ressentie par les proches d’un disparu. Un calvaire que Jenny Bettancourt porte depuis ce funeste jour de septembre 1973, quand son frère Pancho s’est évaporé à Punta Arenas, au Sud du Chili, alors que la dictature de Pinochet déployait ses tentacules dans tout le pays.

Réfugiée en Suisse, Jenny, est une victime des disparitions forcées – le seul crime où les proches sont connues comme victimes au même titre que le disparu tellement la souffrance qui leur est infligée est insidieuse. « Il y a cette attente aux espoirs sans cesse déçus, les représailles lorsque l’on pose des questions, la peur permanente mêlée à un terrible sentiment d’impuissance, explique-t-elle. Et la douleur qui augmente avec le temps. On est chaque jour un peu plus seul avec sa souffrance. Impossible de tourner la page. Ils l’ont déjà réduit au silence en le faisant disparaître, alors si la famille se tait aussi, c’est comme s’il disparaissait une seconde fois. »

C’est ce poids, avec son vide et son silence glacial, que le réalisateur genevois Pascal Baumgartner a tenté d’appréhender en suivant Jenny au Chili à la recherche d’une trace, d’un indice, d’un souvenir de son frère. Tierra de Nadie, sera projeté en première le 8 octobre à Meyrin à l’occasion du 9ème anniversaire du Jardin des disparus.

Jenny Betancourt en route pour la caserne de Punta Arenas Photo : Pascal Baumgartner

Evaporé une nuit d’hiver

Trois semaines durant, Pascal Baumgartner, assisté de Martin Stricker pour le son, est devenu l’ombre de Jenny, sa camera l’accompagnant auprès des instances judiciaires, dans les lieux de commémoration, aux portes de la caserne militaire ou encore sur les lieux où Pancho a étudié et vécu. Ensemble, ils sont allés jusqu’à la frontière argentine, en plein Patagonie. C’est dans ce lieu aride et balayé par les vents que Pancho s’est évaporé une nuit d’hiver, certainement enlevé par des militaires… alors qu’il était si près de l’Argentine.

Tierra de Nadie, documentaire à la fois intimiste et pudique, nous entraîne dans une enquête judiciaire qui se mêle à une quête spirituelle. Des silences, des attentes, des routes qui défilent, des chemins qui ne mènent nulle part, chaque instant du film nous ramène dans ce no man’s land, ce désert qui entoure celui qui est à la recherche d’un disparu. Pas de préparation ni de mise en scène. Le réalisateur a choisi de saisir sur le vif ce qui se présenterait et de se fondre avec la protagoniste.

Montrer l’universalité de ce drame

« J’ai rencontré Jenny en 2003 au Jardin des disparus* à Meyrin, j’y tournais un film sur les disparitions forcées pour le CICR (Comité international de la croix rouge), raconte Pascal. Les contacts que j’ai alors lié avec les membres du Jardin se sont développés au fil du temps, c’est ainsi qu’est né le projet de Tierra de Nadie. Initialement, je pensais suivre trois trajectoires parallèles, celle de Jenny, d’une femme du Kosovo et d’une autre du Ruanda. Cela afin de montrer l’universalité de ce drame. Mais, pour diverses raisons, je me suis concentré sur Jenny. Elle incarnait bien la situation dans laquelle se retrouvent ces personnes : seules devant toutes ces démarches pour retrouver des traces de leur parent disparu, l’impuissance, la souffrance… »

De son côté, la Chilienne a beaucoup hésité avant d’accepter de se lancer dans le projet. « Quand Pascal m’a approchée, je me suis d’abord dit : pourquoi de nouveau le Chili ou l’Argentine ? Toujours cette étiquette qui nous colle à la peau, alors que les disparitions forcées ont lieu partout dans le monde, raconte-t-elle. Alors, on en a discuté avec le Comité de l’association du Jardin des disparus. Puis nous nous sommes dit que mon cas était assez représentatif de ce que vivent les proches des disparus. Nous avons accepté. »


La première de « Tierra de Nadie » a lieu le 8 octobre à 19h30 au Forum de Meyrin à l’occasion du 9ème anniversaire du Jardin des disparus.

Le Jardin des disparus a été inauguré en 2000 à Meyrin en mémoire des personnes disparues du monde entier.

Six arbres y sont plantés, représentant les cinq continents, le sixième étant dédié aux droits de l’homme.

Il est régulièrement visité par des familles des disparus ou des ONG, de passage aux instances des droits de l’homme à Genève. Il compte actuellement 200 membres, originaires de divers pays, dont le Rwanda, l’Algérie, l’Argentine, le Chili, le Kosovo, la Bosnie.

Berne priée de signer la Convention contre les disparitions forcées

« Nous ne comprenons pas pourquoi la Suisse ne se bouge pas pour signer cette convention alors qu’elle a participé si activement à sa rédaction. Il faut que Micheline Calmy-Rey secoue son administration ! » Antonio Hodgers est Conseiller national genevois (Verts) mais surtout fils de disparu d’Argentine. Il s’est joint, avec 4 autres parlementaires, à 21 ONG pour appeler Berne à tout mettre en oeuvre pour signer la Convention sur les disparitions forcées. Une pétition a été lancée le 30 août dernier, journée internationale des personnes disparues. A ce jour, plus de 80 Etats ont signé la Convention, mais seuls 14 l’ont ratifiée (L’Allemagne vient de le faire la semaine dernière). Il faut 20 ratifications pour qu’elle entre en vigueur.

Ce traité international, juridiquement contraignant, est le premier à avoir vu le jour au sein du nouveau Conseil des droits de l’homme, créé la même année à Genève pour remplacer l’ancienne Commission. Le texte définit la disparition forcée comme « l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par les agents de l’Etat » ou des groupes affiliés. Il stipule que « la pratique généralisée ou systématique de la disparition forcée constitue un crime contre l’humanité. » Et encore : les pays signataires ont l’obligation de prévenir, mais aussi d’enquêter en cas de disparitions forcées et de punir les responsables. Ils s’engagent à accorder des réparations aux victimes (les disparus mais aussi leur famille). Le « droit à la vérité » pour les proches du disparu fait partie intégrante de la Convention.

Pas d’opposition politique de fond

Ce serait d’ailleurs sur ce dernier point, pourtant ardemment défendu par Jean-Daniel Vigny – à l’époque des négociations, il était le Monsieur droits de l’homme suisse et l’un des artisans de cette Convention –qui semble freiner la Confédération aujourd’hui. « La raison officielle invoquée par Berne est que la Suisse ne peut signer une convention tant qu’elle n’a pas modifié sa législation interne pour la rendre compatible, explique Antonio Hodgers. Or le paradoxe est que le droit pour un détenu de ne pas informer ses proches entre en conflit avec le droit à la vérité en cas de disparitions forcées qui oblige les autorités à informer la famille d’un détenu lorsque celle-ci le recherchent. »

Et de poursuivre : « le problème est que le gouvernement n’a même pas commencé à planifier ces modifications, alors qu’il n’y a pas d’opposition politique de fond. Tous les partis ont des membres qui soutiennent ce projet. Nous voulons un échéancier. La Suisse a toujours été un moteur et un exemple en matière de droit international et des droits de l’homme. »

Au cours de ces 15 dernières années, les disparitions forcées ont eu lieu autant au Nord qu’au Sud, dans des régimes de gauche ou de droite, par des dictatures militaires ou des démocraties, selon Trial (Track impunity always). Parmi les pays les plus touchés l’Algérie, l’Argentine, la Biélorussie, la Bosnie-Herzégovine, le Burundi, la Colombie, l’Ethiopie, l’Inde, la Libye, le Mexique, le Népal, le Pakistan, la Russie et le Sri Lanka.

Carole Vann/InfoSud

La genèse d’une convention

1980 : création d’un groupe de travail sur les disparitions forcées au sein de l’ancienne Commission des droits de l’homme

2003 : début des négociations en vue d’un traité international

Août 2006 : adoption de la Convention sur les disparitions forcées par les 47 Etats membres du Conseil des droits de l’homme

20 décembre 2006 : adoption de la Convention par les Nations Unies.

6 février 2007 : 57 Etats signent la Convention à Paris

Voir en ligne: http://www2.ohchr.org/french/law/disappearance-convention.htm

Date de publication : 2009-10-04