Grève massive des postiers britanniques contre le processus de privatisation de la Poste publique
AC

Avec 42 000 grévistes dans les centres de tri jeudi, et 78 000 facteurs qui les ont rejoint dans la deuxième journée nationale de grève vendredi, ce sont donc près de 130 000 postiers qui sont désormais impliqués dans cette grève illimitée et reconductible, la plus importante mobilisation des dernières années dans le secteur. Si le syndicat majoritaire, la CWU (Communication Workers Union, syndicat réformiste lié historiquement au Labour) a donné comme mot d'ordre la défense des conditions de travail, des salaires de l'emploi, l'enjeu est plus large pour les travailleurs eux-mêmes: la défense de l'entreprise publique contre la privatisation de la Royal Mail et sa préparation par un nouveau plan de restructuration prévoyant d'une part sur des suppression de postes et d'autre part sur l'intensification de l'exploitation des postiers.

Grève massive des postiers britanniques contre le processus de privatisation de la Poste publique

Rappel historique du processus de privatisation en Grande-Bretagne

Pour replacer cette grève dans son contexte, il faut rappeler brièvement l'ensemble du processus de la privatisation de la poste britannique.

Comme en France, c'est par la séparation des Postes et Télécommunications britanniques que le processus de privatisation a, en fait, commencé. En 1981, Margaret Thatcher a décidé de scinder les PTT britanniques en deux entités: la Royal Mail et British Telecom, pour faciliter leur privatisation ultérieure. Ce qui a été le cas depuis pour British Telecom. La Royal Mail restera une entreprise publique mais avec un statut comparable à celui d'une Société anonyme en France.

Durant les années 90 et 2000, les filialisations et l'entrée de la logique marchande dans l'entreprise, la réduction du nombre de tournées, de guichets et de bureaux de poste, la suppression de dizaines de milliers de postes ont préparé cette privatisation de la Poste. En 2006, la fin du monopole de la distribution du courrier dit « ordinaire », transcription de la troisième directive européenne de libéralisation du marché postal, était le préalable nécessaire à la privatisation de la Poste publique britannique.

Cet été, le gouvernement travailliste de Gordon Browna décidé de franchir le pas. Il a déposé un projet de loi de « privatisation partielle » (ouverture de 30% du capital au privé) de la Poste, au nom de la modernisation du service postal et du besoin urgent de lever des fonds pour une Poste présentée comme étant en déficit chronique, alors – que même en cette année de crise – les bilans de la Poste britannique sont désormais excédentaires. La peur d'une opposition conservatrice, sur des bases opportunistes, et d'une fronde de la gauche du Labour, basée sur la peur de se couper définitivement d'un électorat populaire massivement opposé à ce projet, avait fait reculer le gouvernement, en vue de l'échéance électorale de 2010. Mais, d'une part, par la poursuite des restructurations préparant la privatisation, et, d'autre part, par le consensus droite-gauche qui existe sur ce point, la relance du projet de privatisation de la Poste après les élections par une ou l'autre des équipes politiques est inévitable.

La vision du dialogue social selon le patronat de la Royal Mail

Alors que gouvernement travailliste et patronat ne cesse dans leurs discours de vanter les mérites du dialogue social et que les syndicats réformistes comme la CWU se font les défenseurs de ce type d'approche consensuelle, la pratique du patronat au sein de la Poste britannique démontre une autre vision du dialogue social.

En effet, quelques jours avant le déclenchement de la grève, un document interne aux directions de la Royal Mail a été découvert révélant que celles-ci encourageraient une « stratégie de la grève ». En fait, la direction envisagerait de faire passer son plan en force, sans négociations autres que sur ses conditions, et viserait à provoquer le déclenchement d'une grève qui pourrait être matée de manière décisive et mettre ainsi un terme quasi définitif à toute résistance ultérieure au processus de privatisation de la Poste.

Alors que la direction fait tout pour provoquer la grève, la CWU déclare ouvertement avoir tout fait pour l'empêcher. Son vice-président, Dave Ward dénonce les ententes entre Peter Mandelson (ministre du commerce et ancien commissaire européen) et le patron de la Royal Mail visant à empêcher la conclusion d'un accord par la voie négociée. Son secrétaire-général, Billy Hayes, va même plus loin en déclarant: « Ce dont nous avons besoin, c'est d'un accord qui permette de moderniser l'entreprise avec le consentement des travailleurs. Nous voulons un accord et nous voulons le négocier en toute bonne foi ».

En somme, le syndicat majoritaire reprend le discours patronal sur la « nécessaire modernisation du service public », sur le « dialogue social » entre « partenaires sociaux » et regrette juste que le patronat n'ait plus envie de jouer et ait décidé de transformer les partenaires de jeu en ennemis de classe.

La nécessité d'une convergence des luttes

De ces déclarations du secrétaire-général de la CWU ressortent toute l'ambivalence de cette grève: entre une grève de masse avec un contenu de classe et un contenu politique, point de repère pour l'ensemble des luttes du pays, et des directions équivoques quant au sens à donner à la lutte. La revendication de la direction syndicale: revenir à la table des négociations, pour discuter d'un adoucissement des modalités d'application du plan de restructuration. Des piquets de grève est montée une autre revendication: retrait du projet de restructuration et lutte contre la privatisation. Les mots d'ordre de « Defend the Postal Services » et « Keep the Post public » ont été les plus largement diffusés.

Les postiers mettent en cause la dégradation des conditions de travail, les politiques de management virant au harcèlement, ces « plans de modernisation » qui n'aboutissent qu'à une dégradation du service rendu. La « stratégie de la grève » entretenue par la direction de la Poste Britannique montre bien que celle-ci se prépare à un mouvement social comparable aux grandes grèves industrielles des années 80, et qu'elle est déterminée à briser ce mouvement de la même manière que Thatcher a cassé la grève des mineurs de 1984-85. Plus que jamais, la condition du succès de cette grève réside dans la convergence les luttes des travailleurs du public et du privé contre les plans de restructuration qui se succèdent dans le pays.

Pourtant des luttes de masse se développent: des employés municipaux de Sheffield qui entrent dans leur septième semaine de grève, rejoints depuis par leurs collègues de Leeds, aux machinistes des dépôts de Sheffield, Doncaster et Rotheram qui ont impulsé une lutte contre le gel des salaires qui se diffuse désormais à tous les dépôts de Grande-Bretagne en passant par les grèves répétées des agents d'entretien des sociétés de transport (Eurostar, Network Rail...). Mais l'absence de direction syndicale nationale sur des bases de classe et l'absence de perspective politique limite ces grèves, pour l'instant, à des luttes locales.

C'est en cela que la bataille des postiers peut être le déclencheur d'un mouvement de masse mobilisant tous les travailleurs britanniques, du public comme du privé, comme le rappelle Merlin Reader, délégué syndical de la CWU: « C'est une bataille capitale. Nous sommes en première ligne d'une attaque menée contre les services publics. Les bonus pour les banques sont de retour, l'argent coule à flots à nouveau à la City, et ce sont les travailleurs qui vont en payer les pots cassés. Nous devons gagner ou sinon ce sera une catastrophe, pas seulement pour nous mais aussi pour tous ceux qui travaillent dans le secteur public et qui croient que l'idée de service public doit passer avant les profits dans ce pays ».

Article d'AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

Date de publication : 2009-11-01